ATTENTION: Ce coffret ne peut être livré que dans les régions suivantes: Europe et bassin méditerranéen. Nous regrettons que la livraison vers d'autres pays ne soit pas possible pour le moment, les commandes passées par erreur ne seront pas expédiées

A la recherche des chantres glagolitiques & latins de la Dalmatie médiévale

L'histoire d'un homme inconscient dont âme quitte le corps, La Vision de Tondal, fut l'un des textes visionnaires les plus populaires du XIIe siècle, et comme une préméditation pour la Divina commedia de Dante. Dans cet étrange récit l'âme du chevalier Tondal visite l’enfer guidée par la voix d'un ange, se perd sur les chemins inconnus, traverse des ponts dans l’obscurité, observe et subit les tourments des âmes damnées, pleure souvent comme un enfant et crie qu'elle voudrait mourir, mais qu'elle ne peut pas…  Entre les diables qui torturent les âmes comme si elles étaient composées de matière (elles fondent "comme la cire sur le feu", se solidifient de nouveau, habitent des maisons), et le moment où Tondal, sortant de l'enfer, essaye de s'asseoir en vain sur un siège d'or, ce long séjour au-delà de la mort n’aura duré cliniquement que l’espace d’un  « clin de nuit ». A regret, l'âme de Tondal regagne son corps. Il retrouve autour de lui les voix de ceux qui l’ont veillé pendant son voyage intérieur. Etait-il mort, ou a-t-il seulement rêvé ?

La Vision de Tondal, composée au XIIe siècle en latin par un moine irlandais nommé Marcus, fut transmise et traduite dans de nombreuses langues d'Europe médiévale. Trois versions croates de la Vision ont survécu. Le recueil "Vartal", dédié à une communauté bénédictine de femmes sur la côte dalmate, en est une copie très fidèle du XVIe siècle. Notre projet est de retrouver l'esprit dans lequel ce texte aurait pu être interprété dans un monastère bénédictin sur la côte dalmate au Moyen Age.

Il m’a semblé que cette œuvre, très narrative et descriptive, ne pouvait être pleinement appréhendée par l’auditeur qu’à travers une forme scénique. La recherche d’un équilibre changeant du rôle du texte, de la musique et du mouvement a guidé le projet depuis la construction du canevas jusqu’aux choix scénographiques et d’interprétation.

Musicalement, ce projet est un travail de reconstruction : la connaissance des manuscrits grégoriens, bénéventains et glagolitiques en Dalmatie médiévale et l'étude du répertoire glagolitique dans la tradition orale ont guidé les recherches sur la sonorité de ce programme. Le texte de la Vision ne conserve pas de musique, mais il se réfère sans cesse à des citations de textes liturgiques chantés. Mon travail fut donc d'adapter le texte de la Vision, de trouver dans les sources musicales proches (dalmates et italiennes méridionales) des insertions musicales qui correspondaient aux citations du texte original. Il a donc fallu revivre les couches les plus archaïques de ce qu'on appelle le chant glagolitique.

Ce répertoire liturgique chanté curieusement en langue vernaculaire locale (slavon de rédaction croate) pendant les messes et les offices du rite romain, fut conservé dans les livres en alphabet glagolitique, propre à la Croatie médiévale. Les rares manuscrits musicaux glagolitiques témoignent de l'existence de ce chant en Dalmatie dès le XIe siècle. Or, la particularité du répertoire glagolitique est sa survie dans la transmission orale qui nous l’a fait parvenir, jusqu’à aujourd’hui, dans de nombreuses localités sur la côte croate, sur les îles, en Istrie.

La frontière entre les influences latines et les racines slaves nous intéresse ici tout particulierèment. La côte croate est très longue. Bordée de nombreuses îles, ces petits mondes isolés sur lesquels les gens parlent parfois des dialectes différents malgré la distance qui leur permet de crier d'une rive à l'autre et de s'entendre, elle cache des mondes musicaux très différents.

Nous confrontons ainsi les mélodies d’Istrie (la messe traditionnelle du village Mune), rudes dans leur polyphonie primitive pleine d'incroyables dissonances, les lectures très proches des tons grégoriens (Lecture de l’Apocalypse de Poljica) avec des polyphonies plus « suaves » du sud croate (Gospodin, pomiluj).

Les pièces musicales glagolitiques sont mises dans le contexte des répertoires grégoriens (Venite, benedicti et Qui habitat in adjutorio altissimi) et polyphoniques parents (Salve regina). Il m’a semblé très précieux de souligner ces deux facteurs de la vie liturgique "bilingue" en Dalmatie médiévale. Nous reconnaîtrons ainsi certaines sonorités très proches entre les pièces glagolitiques et latines.

Le chant glagolitique possède cette curieuse valeur d'une « musique ancienne » qui n’a jamais eu le temps de devenir ancienne car elle résonne toujours dans les ruelles et les églises dalmates, sans être jamais obligée de se taire. Mais l’idée de ce programme n’est pas de faire entendre le chant glagolitique tel qu’il résonne encore aujourd’hui parmi les chantres traditionnels. La Vision de Tondal est un voyage vers la musique dalmate médiévale, vers les périodes où les chantres luttaient pour leur langage et musique, et les mêmes églises possédaient les manuscrits latins et glagolitiques. Le chant qui accompagne Tondal dans son étrange voyage est à la fois audacieux et archaïque, comme une rencontre surprenante avec nos propres ancêtres qui ont survécu à travers des siècles sans nous l’avoir jamais avoué.

Katarina Livljanic

CHOC Monde de la Musique award Coup de Coeur Charles CROS award Diapason Or award 5 Goldberg award JOKER CRESCENDO (plus récent) award