L'INCOMPARABLE

Chacun tient aujourd’hui BERNARDA FINK pour  l’une des plus grandes interprètes vocales de  ce temps. Voici une décennie qu’elle s’impose  comme la partenaire privilégiée de chefs d’orchestre  aussi divers que Nikolaus Harnoncourt,  René Jacobs, John Eliot Gardiner ou Claudio  Abbado. Son répertoire est riche: elle a triomphé  aussi bien dans Monteverdi, Alessandro  Scarlatti et Rameau que dans Mozart, Schumann,  Brahms, Mahler ou Debussy. Elle excelle  dans les musiques au second degré, celles qui,  au delà de la pure technique vocale, requièrent  une faculté psychologique de caractérisation  des personnages et des situations. Kammersängerin  dans tout le sens du terme, elle accorde  la primauté au lied, à la cantate et à l’oratorio  et réserve ses participations à l’opéra à celles  des oeuvres qui privilégient la musique sur le  théâtre, Monteverdi et Mozart au premier plan. 

Une telle artiste se doit d’offrir une abondante  discographie. Et de fait BERNARDA FINK a participé  à un nombre important d’enregistrements  de premier plan. Mais, curieusement, il en est  peu qui soient centrés sur elle-même. Dans les  opéras elle tient des rôles essentiels mais rarement  le rôle titre, dans les oratorios et les cantates,  elle participe à l’ensemble de la distribution,  dans le lied elle est intégrée à des programmes  collectifs. Admirée et adorée, BERNARDA  FINK n’offre à ce jour que peu de disques à ceux  qui veulent apprécier à quel point son art est  unique. 

Est-ce dû à sa tessiture de mezzo-soprano ou  à sa très grande modestie qui la tient un peu à  distance d’un «star system» dépersonnalisant?  Je ne sais. Mais en débutant avec elle une collaboration  que je souhaite régulière, j’avais en  l’esprit l’envie de focaliser l’attention sur la  dimension artistique d’une personnalité hors  du commun : un chanteur qui s’exprime à la  manière d’un violon tout en donnant son véritable  poids à l’articulation du texte. 

Plutôt que faire un nouvel enregistrement d’une  oeuvre très connue, on a voulu pour commencer  s’aventurer sur le terrain de la recherche.  Puisque nous disposions du merveilleux écrin  sonore d’ARS ANTIQUA AUSTRIA – le son autrichien  par excellence pour encadrer une artiste  slovène née en Argentine mais imprégnée par  la culture d’Europe Centrale – le répertoire  austro-italien s’imposait. Pressenti pour animer  l’enregistrement, GUNAR LETZBOR proposa le  premier cahier des Cantates inédites de Francesco  Conti. 

Conti était florentin et luthiste. Ce fut même le  seul luthiste italien qui pratiqua les «accords  nouveaux» de l’école française. Mais il fit sa  carrière à Vienne, comme musicien de l’Empereur,  de pair avec Johann Josef Fux et Antonio  Caldara. Joseph Ier aimait la musique intime  et délicate et il jouait lui-même de la flûte. C’est  sans doute à son instigation que Conti composa  deux cahiers de quatre Cantates chacun pour  voix seule et un accompagnement instrumental  subtil et raffiné. Ces Cantates, d’un caractère  délicieusement pastoral, font alterner des airs et  des récitatifs (o divine Bernarda!) d’une grande  variété et certains de ceux-ci adoptent déjà un  ton préfigurant celui de Mozart. Il faut aussi  attirer l’attention sur la partie instrumentale  traitée comme élément de premier plan: c’est le  lieu où se déploie le riche apport d’ARS ANTIQUA  AUSTRIA. 

Un vrai régal pour l’oreille et l’esprit !

MICHEL BERNSTEIN

 

Diapason Or award 5 Goldberg award